Bonjour à tous, je suis instructeur de vol libre. Je suis un professionnel depuis 15 ans et j'aime profondément mon métier et mes élèves. Je travaille en Toscane et je suis épaulé par ma compagne qui œuvre avec moi. Elle n'est pas instructrice mais elle est aussi douée, et peut-être plus que moi. (Mais ne le lui dites pas, sinon ça lui montera à la tête). Je veux écrire deux simples lignes, sans aucune prétention de faire référence, pour vous faire partager une incroyable expérience que j'ai vécue l'année passée.

Cette incroyable manœuvre m'avait toujours passionné, dès les débuts de son apparition, quand l'excellent Raul Rodriguez qui l'avait inventée nous montrait, à travers des exécutions à couper le souffle, son incroyable spectacularité. À vrai dire, elle m'effrayait aussi. La force centrifuge générée est considérable et rater l'entrée ou la sortie, ce sont des ennuis. En effet l'entrée a un point d'amorçage précis et l'anticiper ou le retarder amène à entrer dans d'autres configurations peu agréables.

Il se trouve qu'un de mes anciens élèves, très doué et motivé, décide de faire un stage SIV sur le Garde sous la supervision de Michael Nesler. Pour mémoire, Nesler, en plus d'être l'un des plus habiles concepteurs de profils d'ailes au niveau mondial, est aussi un acrobate à tirer son chapeau, et il est, avec sa compagne Gudrun, pilote d'essai du DHV. Je décide d'aller moi aussi à ce stage. Nous, les instructeurs, parfois, du seul fait de l'être, pensons avoir tout appris. Or ce n'est pas le cas. L'évolution est continue et il faut suivre le rythme des nouvelles techniques. Il y a toujours quelque chose de nouveau à apprendre pour pouvoir ensuite le transmettre à nos élèves. Donc, de temps en temps, il faut se redimensionner et se remettre en question si nous voulons continuer à grandir et progresser comme professionnels.

Nous arrivons sur le Garde en juin. L'endroit (Malcesine) est tout simplement fantastique. Je vais visiter le décollage : une prairie immense (vaches mangeuses de parapentes comprises) où 100 personnes pourraient décoller simultanément. La vue est superbe et savoir que dans quelques heures j'aurais décollé de ce lieu me donnait une émotion presque tangible.

Je rencontre Nesler. Je l'avais déjà connu par le passé lors d'un stage d'instructeurs (il était intervenant) mais ç'avait été une rencontre fugace. Le personnage est un gaillard d'1,90 m qui parle d'une voix à l'accent étrange et avec une cadence qui agit sur les esprits comme un tranquillisant. Il précise tout de suite que s'il ne me voit pas faire des décrochages et des sorties de vrille comme il faut… pas question qu'il me fasse faire la SAT. Bien, j'apprécie son sérieux… c'était exactement ce que je cherchais. Ce n'est pas une marchandise facile à trouver de nos jours.

Premier vol, décollage, j'ai des années d'expérience derrière moi mais j'ai le cœur dans la gorge. J'arrive à la verticale du centre du lac. Le lac, qui est énorme, depuis 1500 mètres ressemble à une misérable flaque. Il y a un ferry sous moi, de ceux qui transportent des dizaines de touristes, et d'ici en haut il ressemble à peine à une petite barque à rames. La voix de Nesler arrive dans l'oreillette « cap au sud », il me fait me mettre face au vent. Je suis quelqu'un de très pratique et j'ai les pieds bien sur terre (façon de parler) mais cette voix étrange, lente, cadencée a le pouvoir magique de me calmer et de me donner détermination et assurance. Après quelques frontales exagérées faites comandes en main et élévateurs « A » tirés « à mort », le grand gaillard me fait faire un décrochage tenu, je sors, un autre décrochage et encore un autre. J'ai de la hauteur à revendre et sous moi il y a un zodiac avec trois experts à bord, prêts, en cas de chute à l'eau, à me récupérer. Après les full stalls, Nesler veut voir les vrilles (les vraies, pas les fermetures asymétriques qu'on fait souvent passer pour des vrilles). D'accord je le fais : vrille tenue pendant environ trois tours complets puis la rotation ralentit et hop, sortie en décrochage aux commandes. Sacrée affaire. Je ne l'avais jamais fait. Je n'avais jamais osé auparavant faire plus d'un tour de vrille. Belle chose. Et que d'expérience acquise. On continue ainsi toute la journée et après plusieurs remontées en téléphérique et de nouveaux sauts, Nesler se convainc que notre groupe peut se permettre quelque chose de plus : la SAT.

Je ne tiens plus en place à l'idée que le lendemain je ferais cette manœuvre. Je l'ai étudiée pendant des mois. J'ai vu 100 vidéos de la manœuvre. J'ai étudié la dynamique de la SAT dans les moindres détails, mais ce n'est que maintenant que je comprends que j'étais à mille lieues d'imaginer ce qu'est réellement la manœuvre.

Nous montons au décollage et, en tant qu'instructeur, je m'attendais à ce que Nesler nous fasse « tout un cinéma » avec la description de la manœuvre, et au lieu de ça rien : il appelle Gudrun et celle-ci, en deux mots et avec l'aide d'un simulateur, nous explique l'exécution. Je pars en vol et je suis contrarié. Moi, à un de mes élèves, je l'aurais tué d'explications techniques si j'avais dû lui expliquer la SAT, et eux au contraire rien, deux petits mots et VAS-Y. Pendant le vol et l'approche de la verticale du lac, j'étais assailli par d'innombrables doutes. Et une petite voix à l'oreille murmurait : « mais qu'est-ce qui te pousse à faire ça ». Rien. J'arrive à la verticale très haut. Le zodiac de secours tourne sous moi et sa vue est rassurante. Cette habituelle « voix camomille » entre à la radio : « Ok Mirco, cap au sud, si tu m'entends fais les oreilles ». Je fais les oreilles et de nouveau cette voix… cette voix a le pouvoir de me donner énergie, mordant et détermination. Si on me l'avait raconté, je n'y aurais pas cru : je ne suis certes pas un mystique et je ne crois qu'à ce que je touche de mes mains (hélas).

Il me fait entrer en vrille positive et, à un moment précis, quand la voile a cette énergie exacte et cette inclinaison exacte, Nesler lance un sec : « MAINTENANT… VAS-Y ! ». Je ne perds pas une milliseconde, on est dans le jeu, alors jouons. Un retard ou une anticipation de la manœuvre pourraient m'amener à entrer dans une autre configuration et devoir ensuite faire un décrochage total pour tout remettre à zéro. La sensation est de celles qu'on n'a jamais vécues. Je tourne violemment sur le dos, la pression que j'exerce sur les élévateurs extérieurs est forte, elle me plie presque le bras, mais je dois absolument garder le poids déplacé du côté opposé. C'est tout simplement… incroyable, je suis en SAT… du premier coup. Quelques tours et Nesler me fait sortir : il veut que je contrôle immédiatement la voile, il n'y a pas de temps pour s'auto-féliciter. La voile sort violente mais propre. En pratique comme une sortie de vrille positive engagée. J'ai juste le temps de me recaler dans la sellette et aussitôt j'entends la voix : cap au sud… tout de suite… encore la SAT. Et hop, nouvelle entrée en SAT puis encore une autre. La hauteur de sécurité ne manque certes pas. Dans la dernière SAT, je reste comme accroché à la commande en continuant à pousser sur les élévateurs… que se passe-t-il ? …je ne veux pas sortir… c'est trop beau. La voix de Nesler entre à la radio et, comprenant probablement le flot d'adrénaline qui me bouillonne dans le corps, il intervient entre l'amusement et l'ironie en disant : « Bien Mirco, là il me semble qu'il serait temps de sortir ». Je reviens à moi. Je sors de la figure avec plus de 200 mètres au-dessus du lac et je me dirige vers le petit atterrissage de Malcesine.

Je suis dans un état de béatitude. C'est incroyable à décrire. Il faut le vivre. Mille mots écrits avec le plus grand soin ne suffiraient pas à décrire, même en minime partie, les sensations que j'éprouve. J'atterris. Je marche sur cette petite langue de prairie qu'est l'atterrissage et j'ai l'impression de léviter au-dessus du sol. J'ai envie de sauter et de crier. Mais je ne peux pas, je suis instructeur depuis tant d'années et je dois me tenir. Mais qui le dit ? Je me laisse aller, je pousse un grand cri et je lance mon casque, je vais voir Nesler, je l'embrasserais pour ce qu'il a su me faire faire et pour la joie intérieure qui me jaillit de tous les pores. Je me retiens encore une fois. Je lui donne une bonne poignée de main en cherchant, par ce geste, à lui faire comprendre combien je lui suis reconnaissant. Maintenant je suis fichu. Mes sens, que je croyais comblés après tant d'années de vol, se sont réveillés dans un nouvel enthousiasme que je n'aurais jamais cru pouvoir renouveler. Maintenant j'ai de nouvelles motivations et une grande envie d'apprendre et de grandir. En pratique, j'ai déjanté. Mais que c'est beau !

Je termine ces lignes, qui auraient dû être deux lignes et au lieu de ça je me suis laissé emporter (par la plume, plutôt) et il en est sorti une sorte de Divine Comédie, en disant que malgré l'enthousiasme qui transparaît dans mon écrit, il ne faut pas se laisser emporter. On ne plaisante pas avec l'acro. Il faut de la patience, de la préparation et beaucoup d'humilité pour pouvoir la faire. Et il est absolument nécessaire d'avoir la présence de personnes ultra-qualifiées, comme j'ai eu la chance d'en avoir, qui t'assistent à chaque étape de progression avec sérieux, compétence et, pourquoi pas, aussi beaucoup d'amitié.

Je profite de cet espace pour remercier de tout cœur mon ami Nesler et sa compagne Gudrun pour ce qu'ils ont su m'enseigner et me transmettre. De cette expérience, qui se poursuivra sûrement dans le temps, j'ai tiré un grand enseignement qui m'aidera certainement à être un meilleur instructeur.